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21) Annexe : La vanille

LA VANILLE

Edmond FRANCOIS

Revue de Madagascar
N° 5 - janvier 1934 - p. 39)

Elle nous est donnée par une plante curieuse qui pendant plusieurs siècles fut rangée parmi les végétaux dont l’existence recelait un mystère. De nos jours, même si on a dévoilé le secret de la fécondation des fleurs du vanillier, on ignore toujours les conditions de germination de ses semences. (La 1ère germination expérimentale des graines du vanillier a été obtenue en 1937 par Gilbert BOURIQUET et Pierre BOITEAU, à Tananarive) et on est mal informé des circonstances de sa nutrition.

Le vanillier parvint à Madagascar, il y a près de 100 années. Il y fut importé de l’île de la Réunion, l’ancienne île Bourbon, éden végétal où la diversité des sols et des climats permit de rassembler tous les végétaux utiles au monde entier. Introduit à Bourbon vers 1820, par les soins du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, le vanillier du Mexique y fut, durant une vingtaine d’années, compté parmi les plantes de collection n’offrant pas d’intérêt économique. Il ne donnait que très peu de fruits et uniquement, lorsque les colibris ou les insectes en fouillant ses fleurs réalisaient accidentellement la fécondation. Mais en 1841, Edmond ALBIUS découvrit le moyen de provoquer cette fécondation et c’est de sa trouvaille que date la production industrielle de la vanille. C’est probablement aussi vers cette époque que les Bourbonnais fixés à Madagascar reçurent les premières lianes.

Dans la Grande-Île, le vanillier devait trouver sa terre d’élection. La plante fut vite distribuée le long de la Côte-orientale, de Vatomandry à Sainte-Marie, là où les Comptoirs des Maisons de Commerce de la Réunion étaient les plus nombreux. Elle fut transportée à Nosy-Be et aux Comores, centres d’influence de la colonisation française.

Dans ces diverses régions, les conditions climatiques étaient pourtant très dissemblables. La Côte-est de Madagascar jouit d’un climat chaud et très pluvieux, alors que les îles de Nosy-be et des Comores connaissent une longue saison sèche. Le vanillier s’adapta à ces deux régimes. Dans les îles, les lianes demeurèrent basses, médiocrement vigoureuses, mais fleurirent très généreusement. Près de la Côte-est au contraire, les pluies très abondantes favorisèrent le développement de la plante : Les lianes très vigoureuses s’allongèrent, escaladant les plus grands arbres, au détriment de la floraison. L’ingéniosité des planteurs créoles sut très vite discipliner ces plantes folles. Ils déterminèrent les règles de cette culture nouvelle et par la taille, par la suspension dans le vide. Ils surent affaiblir la plante pour favoriser sa floraison. Mais où la science des premiers cultivateurs fit merveille, ce fut lorsque par simple empirisme, après d’innombrables essais, ils parvinrent à déterminer les conditions de la préparation de la vanille : Opération minutieuse et délicate qui des fruits verts, bâtonnets rigides et insipides, fait les molles gousses, onctueuses et odorantes, toutes givrées de cristaux parfumés.

Jamais, on ne réalisa mieux l’affinement de la matière. Ces simples chercheurs obtinrent, ce que la nature n’avait pu faire : Imposer aux lianes une abondante floraison fertile et décupler la puissance du parfum que la nature avait voulue donner aux fruits du vanillier.

Un peu de surnaturel semble mêlé à ces pratiques et il n’est pas étonnant, qu’aujourd’hui encore, la culture de la vanille ait gardé une part de la mystique, du merveilleux dont l’entouraient les Créoles qui virent fleurir les premières lianes. Bien des planteurs gardent encore jalousement des méthodes secrètes, pour la bonne taille des lianes, pour la meilleure préparation des gousses. En effet, ils ont reçu de leurs pères comme un secret, le moyen de discerner le nœud par lequel il faut tailler les « cœurs », les bourgeons qui portent les fleurs. Ils ont appris de même, tout ce qui avait trait à la préparation, au degré exact d’ébullition de l’eau qui doit tuer les fruits (leur mort étant à l’origine de l’élaboration du parfum) ; à la qualité de l’eau ; aux règles du séchage pendant lequel les gousses sont exposées au soleil sur d’épaisses couvertures de laine. Tous ces secrets, puérils sans doute, sont transmis de père en fils. Ils n’ont peut-être pas la valeur qu’on leur prête, mais ils ont attaché l’homme à la culture, car il n’est pas d’artiste plus épris de son art que le producteur de vanille.

Bien vite, la production de la vanille fut une des richesses essentielles de Madagascar. La technique de la culture se perfectionna. Les premières plantations dans les sables proches du rivage s’épuisèrent rapidement. Peu à peu les cultures s’infiltrèrent dans les basses vallées, dont les alluvions légères et fertiles convenaient particulièrement au vanillier. De Vatomandry, puis de Sainte-Marie, les plantations gagnèrent vers le Nord et prirent possession de la région d’Antalaha, des vallées de la Bemarivo, de l’Ankavia, de l’Ankavanana qui sont demeurées les centres de la plus importante production.

Madagascar se posa bientôt en concurrent des pays principaux producteurs : la Réunion, le Mexique, les Antilles. Ce n’est qu’après l’occupation française en fait, lorsque le Service des Douanes fut organisé que l’on put suivre le développement des exportations. En 1896, la Grande-Île adressa directement en France : 1000 k. de vanille ; en 1901, 7 tonnes ; en 1902, 18 tonnes ; en 1906, 40 tonnes ; en 1908, 57 tonnes ; en 1912, 113 tonnes. Les cours montrèrent déjà à cette époque, une dangereuse instabilité. Les apports croissants des divers pays producteurs pesaient sur le marché. Le parfum synthétique, la vanilline chimique, entravait déjà depuis des années l’extension de la consommation du produit naturel.

Au cours de la guerre 14/18, le montant des exportations malgaches atteignit 233 tonnes, en 1915 ; 278 tonnes, en 1917 ; 357 tonnes, en 1919. Dès la conclusion de la paix, l’intensification de la demande de toutes les matières premières, la reconstitution des stocks, ouvrirent pour la vanille la voie à une spéculation sans frein. La loi Volstead, en interdisant aux Etats-Unis la consommation de l’alcool, fit rechercher l’emploi de boissons parfumées et ce nouveau débouché augmenta une demande qui ne pouvait être satisfaite. Les cours des vanilles atteignirent des cotes surprenantes.

Les livraisons ne purent se développer avec la même cadence. On livra 619 tonnes, en 1926 ; 681 tonnes, en 1928. Mais de 1921 à 1927, on planta des vanilliers partout où cela fut possible. Les collines d’Antalaha, les laves de Nosy-be et des Comores se couvrirent de plantations et la production fit un bon pour atteindre 1.091 tonnes, en 1929.

On avait ainsi dépassé la mesure. En plantant chaque jour un peu plus, les cultivateurs avaient omis de vérifier les progrès de la consommation mondiale. Ils avaient ignoré les efforts de l’industrie chimique française qui après avoir travaillé à plein rendement pour la guerre et s’être outillée considérablement, recherchait de nouvelles voies pour son activité. Elle avait décidé de se consacrer, entre autres matières, à la large production de la vanille chimique qui jusque là avait été fournie par des usines étrangères.

La disparition soudaine de la demande, inquiétée par les stocks accumulés en France et la perspective d’une nouvelle récolte dépassant les besoins de la consommation, précipitèrent l’effondrement du marché et entraînèrent la grande misère des planteurs. Il fallut envisager les moyens de sauver les cultivateurs de la ruine. Ces moyens se révélèrent peu nombreux et d’une mise en œuvre délicate.

La réduction de la surproduction a donc posé plusieurs problèmes, dont la solution s’avérait presque impossible avec les faibles moyens dont la Colonie et les planteurs pouvaient disposer. Pour la liquidation des stocks en particulier, les solutions suggérées qui toutes engageaient des sommes considérables, n’ont pas pu être retenues faute de ressources suffisantes.

La limitation de la production qui paraissait plus facilement réalisable, nécessitait l’intervention de règles d’une application difficile. La formule la plus sage eût été, celle qui aurait rapproché tous les intérêts en cause, les aurait associés pour décider une réduction librement consentie. Devant l’impossibilité de réaliser cette formule, le Gouvernement local décida d’intervenir pour limiter les exportations, en interdisant la sortie de la Colonie aux qualités inférieures ou avariées. La réglementation qui prévoyait le classement et le contrôle d’un certain nombre de produits malgaches, était étendue aux vanilles dont on restreignait ainsi les quantités exportées, en améliorant très sensiblement la qualité moyenne du produit livré.

Ce fut l’objet de l’arrêté du 19 novembre 1932 qui classa les vanilles en un certain nombre de types et frappa d’interdit l’exportation des vanilles très courtes ou avariées. Ainsi les gousses mitées, créosotées, boisées, moisies qui réduites en poudre trouvaient des acheteurs, ne pourraient plus être substituées aux fruits saints et corrects. Pour les gousses très courtes, une discrimination s’imposa. Les îles des Comores et de Nosy-be produisaient des vanilles plus courtes que celles d’Antalaha, récoltées sous un climat favorable : On dut faire varier la longueur minimum des gousses, selon les centres de production.

La nouvelle discipline est entrée en application, le 1er août 1933. On ne peut juger encore de son plein effet, car durant le premier semestre de cette année, le projet de réglementation a fait fuir de Madagascar tous les lots parfois anciens, de qualité médiocre qui ne correspondaient pas aux exigences de la standardisation. En 1934 par contre, la réduction des quantités exportées sera très sensible. Pour obtenir de belles et longues gousses, les planteurs ont renoncé à féconder toutes les fleurs de leurs vanilliers. Après la fécondation, ils ont pratiqué « l’égrappillage », en éliminant des grappes de fruits, les gousses mal conformées, toutes celles qui ne promettaient pas de donner une vanille offrant les caractéristiques des types admis à l’exportation.

Déjà on a noté en France, sinon le relèvement des cours, du moins la recherche des belles vanilles. Il semble que le commerce métropolitain prévoit une reprise à la faveur de la raréfaction du produit et veuille s’assurer au plutôt un stock de très bonne qualité.

Il faut souhaiter que ce mouvement se développe. Les planteurs qui ont gardé leur foi entière dans la plus chère de leurs productions, ont mérité de voir rendre aux vanilles leur exacte valeur. Nul parmi eux ne compte retrouver les cours du passé qui apportèrent des fortunes éphémères et donnèrent lieu à des spéculations, dont personne ne désire le retour.

Madagascar qui a organisé sa production qui a recherché sans cesse son perfectionnement, doit bientôt reprendre le contrôle du marché et obtenir la juste cotation de ses vanilles.

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