Île Rouge
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19) Annexe : Le Raphia

Le RAPHIA

par Edmond FRANCOIS

Revue de Madagascar
N° 6 - avril 1934

Le palmier qui fournit cette fibre donne par son port majestueux, sa silhouette élégante, un caractère particulièrement décoratif aux paysages des régions basses de la périphérie de Madagascar. Il n’est absent que des plaines du Sud-ouest et de l’extrême Sud de l’île, où le climat sec n’a pas permis la formation de marécages, lieux de prédilection du raphia.

C’est en effet, sur les terres qui émergent à peine des eaux dormantes, dans les bas-fonds humides, que ce bel arbre érige le bouquet puissant de ses palmes dressées, longues parfois de huit à dix mètres. Cet habitat particulier explique le fait que les palmiers sont surtout nombreux dans les basses vallées côtières de l’Est, plus nombreux encore dans les bassins des grands fleuves de l’Ouest : La Sofia, la Mahajamba, la Betsiboka, la Mahavavy. Dans les régions hautes, on rencontre le raphia à l’état spontané, jusque vers huit cents mètres d’altitude. Les exemplaires, que l’on trouve au-dessus de cette limite, ont été transportés. Ils se développent lentement et n’atteignent jamais la taille des sujets qui croissent au voisinage du niveau de la mer.

Malgré leur haute taille, le fût du raphia est relativement court ; vers sa base, il montre au-dessus du sol des racines nues qui permettent la respiration d’une partie du système radiculaire, lorsque le plan d’eau s’élève, dans le marécage. Plus haut, la tige paraît couverte d’écailles, la base du pétiole des feuilles mortes subsistant après la chute de celles-ci. Au joint de ces vestiges, un peu d’humus s’accumule et le tronc disparaît sous une végétation exubérante, où dominent les fougères et les orchidées, ajoutant encore de la grâce à 1’un des plus beaux représentants de la flore malgache. Les feuilles longues et lourdes sont faites d’un pétiole robuste, de couleur rougeâtre, portant de nombreuses folioles que les botanistes dénomment : segments nombreux

La croissance de l’arbre est très rapide, mais sa vie est courte. Vers la vingtième année, le bourgeon terminal cesse d’émettre des feuilles et donne naissance à une ou plusieurs inflorescences ramifiées, énormes, atteignant trois à six mètres de longueur et qui pèsent parfois plus de deux cents kilogrammes. Les fruits, dont le péricarpe boursouflé semble écailleux, contiennent une grosse graine ; lorsqu’ils parviennent à maturité, l’inflorescence se dessèche et l’arbre meurt.

Ce sont les jeunes palmes, cueillies avant le déploiement des segments qui fournissent la fibre. Celle-ci n’est autre chose que l’épiderme de la face antérieure des segments. Plus les arbres sont âgés et vigoureux, plus les feuilles sont longues et plus la fibre a de valeur. Ce sont donc ces palmiers que les Indigènes recherchent, escaladent pour couper aussi près que possible du bourgeon la jeune feuille, dont les segments sont étroitement accolés au pétiole et qui apparaît comme une sorte de hampe parfaitement verticale dressée au sommet de l’arbre.

Les feuilles récoltées sont transportées au village, où les segments sont coupés au ras du pétiole. Il faut de suite en séparer la fibre. L’opération est des plus simples, mais réclame une certaine habileté. Elle consiste à tordre entre deux doigts l’extrémité de chaque segment pour détacher l’épiderme du parenchyme. Les Sakalaves et Tsimihety, tribus de l’Ouest de l’île, opèrent ainsi. Les Betsimisaraka de l’Est emploient un couteau dont le maniement exige encore plus d’habileté.

On fait ensuite sécher la fibre. Exposée au soleil, elle se dessèche rapidement, demeure très blanche, mais se roule sur elle-même. Le séchage pratiqué à 1’ombre est un peu plus lent, mais permet d’obtenir des fibres planes. Les bonnes conditions de cette préparation influent grandement sur la qualité du produit ; Ainsi la fibre, mouillée au cours du séchage, prend une teinte rouge qui la déprécie considérablement.

Pour livrer les fibres, les Malgaches les rassemblent en mèches, en torsades, le mode de présentation variant avec les lieux de récolte. Antsohihy, Mandritsara, Befandriana (Nord-ouest de l’île) livrera des torsades très serrées, de un à deux kilogrammes de fibres, de qualité courante ; Analalava (Nord-ouest), dans la même qualité, des bottes plus lâches de 1 kilogramme ; Madirovalo (vallée du fleuve Betsiboka) qui fournit d’excellents raphias, les offre en bottes torses. Mampikony et Port-Bergé donnent des fibres de qualité courante en grosses mèches, de 1 à 2 kilogrammes et également en petites tresses de 200 grammes au moins. Les environs immédiats de Majunga livrent une qualité assez ordinaire, en bottes torses d’un kilogramme. Maintirano (Ouest de l’île) récolte une bonne qualité vendue en petites tresses de 150 à 200 grammes ; Besalampy offre dans la même qualité, des bottes torses de 1 kilogramme environ.

Les raphias de la Côte-orientale comportent, des qualités de choix (Maroantsetra) et des qualités courantes (Tamatave) Ils sont présentés en bottes torses ou en grosses tresses.

Notre commerce du raphia a trouvé son origine dans l’industrie de la population malgache qui depuis fort longtemps utilise cette fibre, la tisse en rabanes et en confectionne des vêtements. Bien avant l’occupation française, Madagascar exportait des rabanes, surtout vers les Mascareignes, où on les employait pour l’emballage des produits exportés. Ces rabanes obtenues sur des métiers sommaires, mais ingénieux, sont résistantes et à peu près imperméables. Les tisserands agrémentent souvent les étoffes de raphia de motifs tissés avec des fibres colorées en quelques points du pays Sakalava. On confectionne encore de nos jours des rabanes décorées selon un procédé analogue à celui qui est employé pour les « batiks » javanais.

Le début du commerce extérieur de la fibre est beaucoup plus récent. Il semble qu’il ne remonte pas au-delà de 1870. On assure que ce fut un traitant de Vatomandry qui le premier adressa des fibres à un négociant de Londres. Très rapidement, ce nouveau produit fut recherché.

Tous les points d’embarquement de la Côte-orientale livreront bientôt du raphia. En 1888, Vatomandry exportait déjà 150 tonnes, d’une valeur de 73.000 francs. La Côte Nord-ouest, dont le trafic se réduisait alors à la vente des peaux de bœufs, s’intéressa plus tardivement à la fibre brute ; en 1892, Majunga put livrer 15 tonnes dont la valeur s’établissait entre 300 et 400 francs, la tonne.

Les conditions précaires du commerce sous la domination des souverains malgaches, ne pouvaient permettre la large extension des exportations. Celles-ci ne se développèrent vraiment, qu’à compter de l’établissement de l’autorité française et depuis cette époque, le raphia compte toujours parmi les principaux produits de Madagascar.

Dès 1906, l’exportation porta sur 4.600 tonnes de fibres et 17 de rabanes ; en 1910, 5.600 tonnes et 39 de tissus ; en 1912, respectivement 7.000 et 18 tonnes. Pendant la guerre, les livraisons annuelles s’abaissèrent jusqu’à 4.000 tonnes. Mais dès 1920, la demande s’accrut et Madagascar livra 8.164 tonnes de fibres et 230 tonnes de rabanes.

Au cours des dernières années, la crise économique mondiale pesa sur les transactions des raphias. La faiblesse des cours annula le profit de l’exploitation des peuplements qui étaient trop éloignés des ports. Les stocks importants constitués en France firent pour un temps disparaître la demande à Madagascar et amenèrent une nouvelle réduction des exportations qui ne dépassèrent pas 5.000 tonnes, en 1930. En 1933, les envois totalisèrent 6.000 tonnes. En cette même année, ce fut Majunga qui expédia les quantités les plus importantes : 3.300 tonnes. Rassemblant les raphias des bassins de la Betsiboka, de la Mahajamba, de la Sofia, recevant les apports de la Côte-Ouest par boutres, barques trapues et courtes qu’une grande voile anime et qui remontent jusqu’au fond de tous les estuaires des fleuves côtiers, Majunga est assuré de demeurer le premier des centres d’exportations. Tamatave livra 646 tonnes, Sambava 431, Analalava 408, Vohémar 300, Nossi-Be 292, Maroantsetra 218, Diégo-Suarez 180, Vatomandry 140, le complément étant fourni par Antalaha, Sainte-Marie, Mananjary, Mahanoro.

La Métropole reçoit la meilleure partie des raphias malgaches. Le commerce français qui distingue les fibres selon leurs diverses origines, les classe encore en raphia « fleuriste », « prima » et « courant ». Les distributeurs pratiquent à leur tour d’autres classements qui répondent aux besoins des industries où le raphia est utilisé. Les emplois de la fibre sont multiples ; les déchets eux-mêmes ont plusieurs destinations et parmi celles-ci, il faut citer la fabrication du papier de raphia, papier de luxe dit « Madagascar », sur lequel sont tirées les belles publications qui honorent l’édition française. Les négociants métropolitains ne se bornent pas à répartir le raphia entre les consommateurs français. Ils adressent des fibres dans le monde entier, où partout le produit malgache trouve des acheteurs. Cependant la Grande-Île, elle aussi livre directement des fibres à l’étranger. En 1932, la France a reçu 3.700 tonnes de raphia, mais Madagascar a encore livré : 193 tonnes à l’Angleterre, 524 à l’Allemagne, 592 à l’Italie, 25 à la Belgique, 9 à la Hollande, 16 à la Suède, 43 à l’Autriche, 98 aux Etats-Unis. L’Égypte, l’île Maurice, l’Union-Sud-Africaine, la Chine, la Grèce, l’Espagne, ont également reçu des quantités moins importantes.

Outre l’épiderme de leurs feuilles, les palmiers à raphia fournissent encore deux produits, dont le marché actuellement très restreint est susceptible de s’étendre dans l’avenir.

Les segments après leur exploitation, en se desséchant laissent apparaître au revers une très mince couche de matière cireuse qui craquelle et se détache. La poudre blanche, que l’on peut ainsi recueillir, est fondue et purifiée dans l’eau bouillante. On obtient de cette façon une cire assez précieuse, d’une valeur analogue à celle de la cire des Carauba qui est donnée par le palmier Copernicia, commun dans les régions sèches du Brésil septentrional.

Enfin les fruits du raphia contiennent entre l’enveloppe et la graine, en quantité plus ou moins importante selon les arbres et les localités où ils croissent, une graisse qui s’altère très vite à l’air. Mais que l’on pourrait certainement stabiliser pour la conserver et la transporter.

On conçoit aisément quelle richesse, les peuplements de palmiers à raphia représentent, richesse qui hélas a été quelque peu dilapidée au cours des dix dernières années. La production du raphia a tenu une place de premier plan dans l’économie malgache. Mais la prospérité même de cette industrie a nui à la sage conservation des arbres et a conduit les Indigènes à enfreindre les règles d’une exploitation raisonnée.

L’accroissement de la demande a eu pour conséquence une cueillette intensive. Toutes les jeunes feuilles ont été coupées dès leur apparition. Les arbres privés de leurs organes essentiels ont dépéri et sont morts prématurément. Tous les palmiers même les plus jeunes ont été exploités, souvent sans grand profit car la fibre étroite et courte n’avait que peu de valeur. Enfin, faute d’une surveillance suffisante, les fabricants de vin de palme et les amateurs de choux palmistes qui tuent un arbre pour en extraire deux à trois litres de sève et un bourgeon de quelques kilogrammes ont largement contribué à la disparition de certains peuplements.

Dans un passé très proche, Madagascar possédait de grandes forêts de raphia. De tels groupements ne se rencontrent plus guère que dans les régions d’accès difficile, dont l’éloignement grève la fibre de frais trop lourds. Pour sauvegarder ce capital collectif, le chef de la Colonie a dû intervenir.

En 1951, il a décidé que l’exploitation, le transport et le commerce du raphia seraient désormais interdits chaque année, pendant 5 mois. La date de clôture de 1’exploitation peut varier suivant les régions, mais la période d’interdiction doit nécessairement comporter au moins, trois mois de saison pluvieuse, pendant laquelle la végétation se montre active.

La limitation de la cueillette, en protégeant les arbres, a eu une heureuse répercussion sur le commerce du raphia : cette mesure, en réduisant le volume des exportations, a facilité l’écoulement des stocks dont la liquidation eut été à peu près impossible, si les exportations avaient conservé l’importance des années de prospérité.

La répression des déprédations est plus complexe. Il est à peu près impossible d’exercer une surveillance vraiment efficace sur d’immenses étendues peu peuplées. Dans cet ordre d’idées, il est apparu plus utile de s’efforcer de faire l’éducation de l’Indigène, pour l’amener à comprendre le vandalisme de ses destructions, pour lui faire mesurer les pertes folles dont il est responsable, ruinant un bien collectif, dont l’exploitation qui ne donne lieu à aucune redevance n’appartient qu’aux autochtones.

On s’est attaché ensuite, à la reconstitution des peuplements. Opération des plus simples qui consiste à répandre des fruits de raphia sur tous les terrains favorables qui en raison de leurs caractères ne sauraient recevoir de meilleure utilisation.

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