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10) Annexe : Le Tabac (Nicotiana tabacum)

Le TABAC

par Paul MENIER

Revue de Madagascar
N° 7 – juillet 1934

Tous les auteurs se sont mis d’accord, sur l’origine américaine du tabac. Christophe COLOMB fut le premier, en 1492, à connaître cette plante. Dans le récit de son 2ème voyage, en 1535, Jacques CARTIER fait un rapport sur l’emploi du tabac, par les Indigènes du Saint-Laurent. Les Caraïbes en faisaient également usage (CHARLEVOIX). Il fut importé en Europe par HERNANDEZ, historiographe de Philippe II. En France, le père THÉVET en cultive en 1556, du côté d’Angoulême ; en 1561, Jean NICOT en offre à Catherine de MÉDICIS, sous forme de poudre contre les migraines.

Le tabac fut considéré d’abord comme plante médicinale, puis employé comme poudre à priser et quelquefois en fumigations ou en lotions. On apprit plus tard à le fumer et à le mâcher. En 1604, Jacques 1er l’interdisait en Angleterre et en 1680, le Pape URBAIN VIII excommuniait les fervents de la drogue. Toutes ces mesures furent impuissantes. En France, RICHELIEU eut l’idée de frapper ce produit d’une taxe.

Le tabac est une plante dicotylédone, herbacée, quelquefois arborescente, le plus souvent annuelle. Mais quelques espèces sont cependant vivaces. Il est de la famille des Solanacées, genre Nicotiana. Le goût, l’arôme, la combustibilité, la teneur en nicotine, la nature du tissu, sont les caractères principaux qui classent un tabac. Tous ces caractères dépendent des conditions du milieu ou des façons culturales. Le mot « tabac » ne définit pas une marchandise déterminée, mais il englobe toute une série de produits de même origine botanique, dont les qualités et par conséquent, les prix sont très variables. Il n’y a pas un tabac, mais des tabacs. Pratiquement un tabac n’a pas de valeur intrinsèque. Il n’a qu’une valeur d’utilisation, les caractères ci-dessus devant permettre de le placer dans une fabrication donnée.

Les tabacs sont classés en deux grandes catégories :
1°) Tabacs corsés, à forte teneur en nicotine (au-dessus de 3%), peu ou pas combustibles, destinés aux tabacs à priser et à mâcher.
2°) Tabacs légers, à faible teneur en nicotine, combustibles, destinés à être fumés (cigarettes, cigares, scaferlatis).

Pas plus que beaucoup d’autres plantes, on ne peut préciser l’époque de l’introduction du tabac à Madagascar. Y-a-t-il été introduit par les Portugais, les Anglais ou les Français ? On l’ignore. Mais dès 1662, il poussait dans toute l’île. Dans certaines régions, on le rencontre partout, aux bords des ruisseaux et des sentiers. Les variétés ainsi rencontrées sont très nombreuses et à caractères physiques très variés : tantôt, feuilles étroites, longues, à extrémités filiformes, tantôt, feuilles assez larges et à tissu relativement fin. Parmi toutes ces plantes, le Malgache a choisi les sujets qu’il a multipliés ensuite par la culture, pour son usage personnel. Dans l’ensemble, sauf les Baras et les Sakalaves qui fument, les Malgaches chiquent le tabac. Ils le réduisent en poudre et le mélangent, pour un tiers environ, à des cendres de bois en général riches en potasse. Cependant à l’heure actuelle, dans les centres, dans les milieux jeunes et évolués, l’usage de la chique semble disparaître pour laisser la place à la cigarette. Quoi qu’il en soit, au point de vue tabac à chiquer, c’est le tabac le plus riche en nicotine qui donne le plus de satisfaction aux Malgaches. C’est en raison de ce goût particulier qu’ils le cultivent sur d’anciens parcs à bœufs et qu’ils en laissent s’accuser fortement la maturité avant de le récolter.

Toutes les régions de la Colonie ne sont pas aptes à la culture de tabacs très chargés en nicotine et à tissu épais, faciles à réduire en poudre, tabacs qui exigent des terres surtout riches en azote. Ainsi, dans certaines régions du Sud et de l’Ouest principalement, les habitants dédaignent, parce que trop faibles en alcaloïde, les feuilles qu’ils pourraient récolter sur leur terre avec une très grande facilité. La région de Fianarantsoa, par exemple et surtout le marché d’Ambalavao approvisionnent les régions de Betroka et de Tuléar. Les régions du Vohilena et du lac Alaotra alimentent celle de Tamatave.

M. LAURENT, Dr ès-Sciences, chargé d’un cours de produits coloniaux à la Chambre de Commerces de Marseille, s’exprime en ces termes, dans son livre édité en 1900, « Le tabac, sa culture et sa préparation », à la page 244 : « Le tabac existe presque partout dans l’île, mais la composition du sol étant très différente suivant les localités, on n’a obtenu de résultats satisfaisants que dans certaines provinces. Il est surtout cultivé dans les secteurs de Betatao et de Vohilena, aux alentours des villages. Les provinces de l’Imerina et du Betsileo semblent être celles où la culture doit prendre le plus de développement » Il écrit encore ceci, page 297 : « Le produit local est de qualité inférieure, car il ne reçoit de la part des Indigènes qu’une préparation insuffisante ; pourtant la plante croît dans l’île et M. Martin de FOURCHAMBAULT a tenté aux environs de Tananarive l’acclimatation de tabac de Havane. Deux Grandes Maisons d’Alger et d’Oran détiennent le marché des cigarettes à Madagascar, car seuls les Européens fument le tabac sous cette forme. Quant aux Indigènes, ils le consomment sous forme de cigares, de tabacs à priser et à mâcher »

La culture et la fabrication du tabac à chiquer sont restées purement locales. La consommation des tabacs à fumer est assurée par des maisons algériennes et la Régie française, pour la presque totalité. Il s’était cependant installé quelques petites usines, notamment à Tamatave et à Tananarive, mais elles n’ont pas pu soutenir la concurrence, surtout algérienne.

Telle était la situation, avant l’arrivée de la Mission Métropolitaine des Tabacs à Madagascar (Régie française)

Les premières commandes d’amorce de la Régie qui ont été passées à Madagascar, d’après les indications de la Commission interministérielle, sont déjà anciennes. En 1912, la Colonie envoyait à la Métropole un échantillon de tabacs. Les différentes tentatives faites par la Colonie à cette époque, pour intéresser la Métropole et les importateurs européens à la production du tabac malgache, avaient échoué. Il ne pouvait en être autrement, tous les échantillons présentés étant impropres à la fabrication du tabac à fumer qui seul pouvait offrir un débouché certain à la production d’un nouveau centre de culture. Le but de la Mission était donc d’introduire dans le pays une variété nouvelle, susceptible de fournir des tabacs à feuilles développées, à faible teneur en nicotine, combustibles, caractéristiques principales des tabacs à fumer. Après de multiples essais de tabacs, de variétés différentes : Kentucky, Orient, Paraguay, Maryland, etc., la Régie finit par s’arrêter à la variété Maryland qui tant au point de vue rendement au poids, pour le planteur, que pour les caractères recherchés, lui donnait le plus de satisfaction. En particulier, c’est la variété qui se charge le moins en nicotine et résiste le mieux aux maladies, dans les mêmes conditions de culture. Toutes les sortes de tabacs résultent de croisements. Il est donc nécessaire de maintenir la variété choisie dans un pays donné. Le changement de condition de milieu, (terrain, climat, etc.), amène dans la plante des variations notables qui peuvent modifier très profondément toutes ses caractéristiques. De plus, l’hybridation avec l’espèce indigène cultivée à Madagascar était difficile à éviter. Le choix des portes-graines a donc une importance primordiale dans cette culture, comme d’ailleurs dans toutes les autres. Mais, il est peut-être un peu plus délicat, les caractères à conserver étant moins rapidement visibles que dans d’autres plantes, telles que le riz, le maïs, etc.

L’époque des semis et des plantations a une grosse importance pour toutes les cultures et en particulier pour le tabac qui doit profiter des conditions de température et d’hygrométrie du milieu, (sol et atmosphère), reconnues les plus propices, pour la production d’une plante à caractéristiques données. Celles que nous avons déterminées sont dans l’ensemble les suivantes, pour les régions que nous avons retenues :

Les HAUTS-PLATEAUX
À l’Est de l’Ankaratra, chaîne centrale montagneuse de l’île. Lac Alaotra, Vohilena, Vakinankaratra, Antsirabe, Betsileo Semis et plantations de septembre à janvier
À l’Ouest de l’Ankaratra et à l’Est du Bongolava Itasy, Faratsiho, Manalalondo Semis et plantations de décembre à mars
REGION de l’OUEST
À l’Est du Bongolava et du Tampoketsa Région de Majunga, Morondava, Bororoha Semis et plantations de février à juin

La question des semis, des repiquages, des soins à donner sur les plantations, était assez bien connue des malgaches. Cependant, il convenait de modifier quelques méthodes routinières :
1°) Semis beaucoup trop épais donnant une quantité de plants mal racinés, à tiges frêles, très fragiles et difficiles à la reprise sur plantation.
2°) Les Malgaches ayant l’habitude de planter le tabac pour leur consommation personnelle, c’est-à-dire du tabac à chiquer et fortement chargé en nicotine, la compacité sur les plantations était trop faible. Alors que pour obtenir un tabac léger, convenant bien aux demandes, cette compacité devait être de l’ordre de 25 à 30.000 pieds à l’hectare. Elle atteignait rarement le chiffre de 15.000 à l’hectare, chez les Malgaches.
3°) Au moment de la cueillette qui doit se faire feuille à feuille et au fur et à mesure de leur maturité sur la plante, le taux de nicotine augmentant alors, les planteurs malgaches avaient l’habitude de récolter à maturité très avancée, lorsque la feuille est bien marbrée de taches jaunes. Or le tabac léger, destiné à être fumé, doit être récolté dès que la maturité s’annonce : la pointe de la feuille s’incurve, les taches jaunes sont à peine marquées. D’autre part, on sait que la combustibilité diminue avec l’excès de maturité.
4°) De plus, la réussite de la dessiccation dépend en grande partie de la récolte, au moment exact. La nécessité de la construction de séchoirs, à peu près inexistants auparavant, s’avérait indispensable. Pour obtenir une bonne dessiccation, la première phase doit-être nécessairement, assez prolongée. La feuille mûre mise à la pente au séchoir est riche en amidon qui est absorbé par les cellules encore vivantes de la feuille. Si celle-ci est tuée trop rapidement, l’amidon subsiste et la feuille est rêche, pailleuse et de mauvaise couleur. Une aération assez faible au début est nécessaire. On ne peut obtenir cette condition que dans un séchoir. Lorsque le tabac est sec, il est dépendu par un temps favorable, légèrement humide, afin que les feuilles soient suffisamment souples pour ne pas se briser. Le tabac est une substance très hygrométrique qui suit fidèlement le degré hygrométrique du milieu dans lequel elle se trouve.
5°) Mis en manoque, il est livré à des dates fixées d’avance. Il doit être trié feuille par feuille. Une manoque doit-être homogène et devrait ne présenter que des feuilles de mêmes caractéristiques : longueur des feuilles, épaisseur du tissu, etc. Ce triage a une grosse importance pour la valeur du tabac, au point de vue marché mondial.

Dans certains pays, en Amérique, aux Indes-néerlandaises, on est arrivé à des résultats qui paraissent surprenant à nos planteurs : Une balle de tabac à vente porte des marques et contre-marques qui permettent d’exprimer la longueur, la couleur et le nombre de feuilles au kilogramme. Il est facile de comprendre l’importance de cette présentation pour le fabriquant qui connaît, en achetant son tabac, la destination à donner dans ses fabrications. Pour le planteur malgache, après avoir livré son tabac, soit à la Mission, soit à un colon, son rôle est terminé.

Dans les magasins, les tabacs sont mis en masse pour subir une fermentation qui est la suite normale de la dessiccation. La fermentation est une opération très délicate qui doit-être suivie de près : Des thermomètres sont pour cela introduits dans la masse, pour en suivre les variations de température. Dès que celle-ci s’élève trop, la masse est démolie, elle se refroidit et elle est reconstruite.

Lorsque la température reste fixe, la fermentation est terminée et le tabac prêt pour l’emballage et l’expédition dans les centres de fabrication. Le degré de température au-dessus duquel on démolit une masse, a une importance très grande ; de lui dépend le résultat que l’on veut obtenir. En effet, l’arôme et la couleur peuvent-être profondément modifiés et même le tabac détruit, noirci, brûlé, si ce degré est trop élevé.

Cultivés à l’heure actuelle, dans des régions connues et susceptibles de produire des tabacs de valeur marchande certaine, les tabacs de la Grande-Île sont assurés d’un réel débouché : ils constituent déjà une des importantes richesses de la Colonie.

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