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Botanique et Madagascar

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07) Annexe : La vigne à Madagascar

par L. Busson


LA VIGNE À MADAGASCAR

par L. BUSSON

Revue de l’Agriculture et de l’élevage à Madagascar
2ème année - N° 15 – mars 1934

Il faudrait, tout d’abord, délimiter la zone de culture de la vigne : Il nous semble que les vignobles tentés dans la région de Tananarive aboutiront surtout à une production de raisins pour la consommation. En effet, la plante y végète pendant l’hiver et souvent donne une deuxième fructification.

Or, la vigne ne peut prospérer que dans les pays à saisons nettement tranchées :
- Saison froide et saison chaude
- Et, non en saison des pluies et saison sèche.

En effet, le cycle végétatif de la vigne dure douze mois, à Tananarive, la plupart du temps, six mois seulement.

Pendant sept mois ou sept mois et demi, la vigne manifeste son activité par des bourgeons, des feuilles, des rameaux et des fruits. Quand ceux-ci sont mûrs, les feuilles, ayant rempli leur rôle dans la fabrication du sucre, se dessèchent et tombent. Si la vigne n’a pas produit, les feuilles demeurent plus longtemps, mais le cycle végétatif de la vigne n’est pas terminé. La sève redescend, se concentre, forme de l’amidon qui constituera des réserves dans les sarments qui, s’aoûtant, permettront, au printemps, la reprise immédiate de la végétation ou la propagation par boutures.

Si durant cette période de transformation, la sève, appelée par la douceur du climat, reprend sa marche ascendante, l’aoûtement devient nul et les réserves sont inexistantes. Le pied ayant trop produit de végétation, n’ayant nullement joué le rôle de réservoir, mais seulement celui de conduit, n’aura plus la vigueur et la tenue nécessaires à de bonnes récoltes.

Mais il est des régions, entre 1.500 et l.600 mètres, où les froids répétés obligent la vie foliacée à s’arrêter net, sans reprises possibles. C’est là, que tout d’abord, un viticulteur devra s’établir.

Un deuxième problème s’imposera alors. Quels terrains adopter ?

Disons tout de suite que les terres noires, même saines, les terres sablonneuses, légères, sont à éviter. Nos préférences vont vers les latérites, pas par trop pauvres bien entendu, mais dont la constitution permet un peu la perméabilité à une certaine profondeur. Dans la région de nos essais, nous trouvons des latérites qui aux fouilles faites en saison des pluies montrent que l’eau de pluie a pénétré petit à petit, jusqu’à un mètre de profondeur : voilà, de bons terrains.

Quand nous disons de bons terrains, nous ne vantons pas l’excellence de la terre au point de vue chimique et richesse en éléments nutritifs, mais uniquement au point de vue physique. La terre sablonneuse est trop pauvre et absorbe par trop l’eau.

Or, nous voulons faire prospérer une plante dans les conditions inverses de celles du problème résolu en France :
- Hiver : très humide, en France - très sec, à Madagascar
- Été : très sec, en France - très humide, à Madagascar.

Il s’en suit, que le débourrement qui se fait en août, dans la région de Tananarive et à la deuxième quinzaine de septembre, dans celle de 1550 mètres d’altitude moyenne, a lieu en pleine sécheresse.

Grand inconvénient pour la région de Tananarive, où les pluies suivront de loin la végétation, moindre dans les régions supérieures. De toutes façons, étant donné le régime pluviométrique des saisons qui nous occupent, il faut d’abord remédier à la sécheresse d’hiver et à l’abondance des pluies de l’été qui toutes deux, par leurs excès, peuvent causer la mort du cep.

Il importe qu’à aucun moment, les pluies, quelle que soit leur violence, n’arrivent à faire stagner l’eau sur le sol, à plus forte raison à la faire ruisseler. Elle doit en totalité être absorbée sur place, sans circuler.

Nous connaissons la moyenne des chutes d’eau par région, mais chaque année nous réserve une surprise, en plus ou en moins. C’est pourquoi le réservoir, que sera le sol de la plantation, doit être suffisant pour parer aux grands écarts. Nous pensons qu’un grand défoncement, calculé à 0 m. 50 de terre vierge et non avec le foisonnement, sera suffisant.

Suffisant pour éviter le ruissellement ? Oui. Mais ce n’est pas là uniquement le rôle de la profondeur.

En Bourgogne les défoncements ont 55 centimètres de moyenne, dans le Midi, 50 à 70 centimètres, en Algérie et en l’Afrique du Nord, ils font de 75 centimètres à 1 mètre.

Est-ce que les racines seraient plus profondes en Algérie, que dans la Bourgogne ? Non.

Les expériences que nous connaissons, répétées en Afrique du Nord et sur divers points, ont démontré par l’arrachement ou le dégagement de vieux ceps, que si on trouve parfois des racines à plus de 50 centimètres de profondeur, du moins leur masse la plus importante et leur attache voisinent de 55 à 40 centimètres. Ce n’est donc pas en assurant une plus grande profondeur aux racines, que se révèle excellent le système de défoncement : plus on va vers le Midi et partant vers les étés les plus secs, plus la terre pour être fraîche doit être profonde. C’est pour cette raison pensons-nous, que le défoncement à 0 mètre 50 qui corrige l’action des pluies d’été, corrige aussi la sécheresse de l’hiver, à la condition expresse que la surface de ce réservoir d’eau soit binée fréquemment, pour s’opposer à l’évaporation.

Plaine, bas fonds ou coteaux ?

Dans nos pays, l’acidité du sol est déjà bien suffisante, en plateaux ou en coteaux, pour exclure les bas fonds de la culture de la vigne. D’autre part, ces terrains dans tous les pays du monde n’ont donné, quand ils n’assuraient pas la pérennité des maladies, que des vins grossiers.

Nous préférons la plaine ou mieux, le plateau qui permet plus facilement l’évacuation des eaux. Nous ne connaissons pas encore de plantation en coteaux : en effet, les flancs des vallées sont constitués souvent de terres très meubles ou de roches compactes ou menues et les travaux de soutènement seraient très coûteux dans un pays où le ravinement suit de près une mise en culture sur pentes.

L’avantage du plateau est qu’il sera ventilé. Ce brassage d’air n’est certes pas désirable en saison sèche, mais on pourra remédier à cet inconvénient, en procédant comme en Europe centrale où le climat continental, froid et sec, gêne la tenue de la vigne en hiver : On la buttera très haut, on couchera même les sarments, s’il y a lieu.

Si l’on craint les gelées (et il doit geler souvent avant le départ de la végétation) que la vigne soit abritée du levant, donc tournée autant que possible au couchant. C’est en effet souvent le coup de soleil qui cause les dégâts attribués à la gelée. Nous avons vu dans notre région des écarts de 50 degrés au printemps, de 2° à 28°, en quelques heures. Voilà croyons-nous, le grand ennemi de la vigne à ces altitudes, avec la grêle qui sévit partout.

Mais, au moins pourra-t-on obtenir de bons raisins et du bon vin ?

On a écrit récemment et répété à la suite, que sur les plateaux, le vin aurait toujours un goût de fox qui était un goût donné au raisin par le sol et qui persisterait, quel que soit le plant expérimenté.

Cette opinion n’est qu’une opinion, c’est tout. Or des opinions sur une culture, quelles qu’elles soient, si elles ne sont basées sur l’expérience et sur l’expérience contrôlée et scientifique, doivent être rejetées. C’est avec des opinions de ce genre, qu’on décourage toutes les volontés.

On distingue les goûts propres aux plants, de ceux du terroir.

Un plant de vigne donné « citons le Pinot par exemple » a des caractéristiques qui tiennent surtout à la composition chimique de ses produits et à des éthers provenant de réactions, les unes sur les autres, de substances qui s’y trouvent en proportions déterminées. Ce plant transporté dans un terrain ferrugineux ou blanc ou rocailleux ou de couleur foncée, à des expositions diverses, donnera des produits variables, suivant les terres et les expositions, avec des éthers différents et des proportions d’alcool diverses. Le Pinot donnera suivant les lieux et les méthodes de culture, les Champagnes, les Bourgognes, les vins de la Loire et de Saumur. Il s’affinera ou deviendra grossier suivant la composition chimique du sol.

Autre chose est le goût propre du plant.

Il existe au monde, une grande quantité de plantes du genre Vitis. Négligeons nombre d’espèces qui jouent pourtant un rôle dans la création des hybrides. Mettons à part le rupestris, le riparia, le berlandieri, etc. dont l’emploi, outre l’hybridation, est surtout préconisé comme porte-greffe. Retenons seulement le vinifera, le labrusca et le lincecumii.

Chacune de ces Vitis est un chef de file : le vinifera n’a pas été fabriqué avec le labrasca, pas plus que celui-ci ne dérive du lincecumii. Chacun est différent botaniquement :
- Le vinifera est originaire de l’Europe ou plutôt, de l’ancien continent blanc (Europe et Asie Occidentale)
- Le labrusca provient de l’extrême Nord de l’Amérique
- Le lincecumii de 1’Amérique centrale.

- Le vinifera qui en se différenciant, a donné tous les plants d’Europe : pinots, gamay, etc. Il a « un goût net et franc » Il fournit un vin de qualité.
- Le labrusca a « un goût particulier de fox », c’est-à-dire laissant à son raisin et à son vin une odeur rappelant celle du renard, goût particulier qui se retrouve sans exception dans tous les hybrides formés avec lui. Ceci est encore plus net pour les rouges, dans « l’Isabelle » qui est du labrusca presque pur. Chacun peut se rendre compte ici de cette saveur particulière, puisque la presque totalité des raisins des hauts plateaux est constituée d’Isabelle. Il serait sage et nous applaudirions à cette mesure, d’interdire la culture et la propagation de tels plants qui ont plus fait contre la culture de la vigne à Madagascar, que tous les articles qui ont été écrits contre elle. Expulsons sans pitié ces indésirables qui nous ont été sans doute apportés par les navigateurs portugais et remplaçons-les par d’autres. Si nous voulons du vin qui soit du vin, éliminons les labruscas et leur descendance.
- La Vitis lincecumii vit bien dans les régions tropicales. Malheureusement, son raisin et son vin sont caractérisés, par ce qu’on appelle « le goût herbacé » : l’herbe ou la feuille écrasée. Aucun hybride de lincecumii ne pourra donner de vin franc de goût, partant de vin fin.

Et si l’on veut avoir de bons vins à Madagascar, il faut y acclimater des vinifera ou exclure des hybrides, tous ceux issus de ces auteurs. De cette façon, on pourra être sans crainte : aucun sol ne donnera à d’autres plants, les goûts foxés ou herbacés, comme pourtant on l’a affirmé. Nous n’en voulons pour preuve que les raisins de la collection de Nanisana, où sauf les muscats, aucun raisin vinifera ne possède le goût foxé. Nous aussi possédons en grande culture, une collection intéressante de plants et nous pouvons affirmer, qu’aucun ne se refusera à donner des vins nets et francs de goût.

Que faut-il donc planter et comment se procurer, boutures et racines ?

La plupart des transports ont été malheureux pour la vigne et seuls les racines arrivaient quelquefois à bonne fin. Pourtant, sur 22.000 boutures environ, à peine mille sont arrivées en mauvais état. Il y a donc procédé.

La réponse à la première question est plus délicate et nos expériences sont encore en cours. Nous avons d’abord étudié, quels étaient les plants qui pouvaient vivre et produire de bons vins en terres acides, car nos plateaux sont dépourvus de calcaire. Cette recherche a été longue et peu de documents peuvent nous renseigner. Néanmoins, nous avons réuni 18 variétés environ, en quantités suffisantes surtout.

La vigne à Madagascar est caractérisée par ce fait, que le départ de la végétation ayant lieu en saison sèche, le plant a seulement des réserves pour le bourgeon terminal. Les autres viennent avec les pluies. D’où, maturité irrégulière.

Peut-on y remédier ? Quelles tailles préconiser ? Quels supports ? Quels travaux ?

Il n’y a pas de problème insoluble. Depuis des dizaines d’années le Brésil plante de la vigne et récolte des « Bordos ». La vigne y est cultivée vers 1600 mètres. Ce que fait le Brésil, ne pourrions-nous pas le faire ?

La vigne si décriée à Madagascar, parce que mal partie, peut devenir pour un colon sérieux d’un bon revenu, mais à la condition que sa culture soit soignée. Le vigneron ne se repose de la vigne que par les soins donnés au vin : c’est à dire qu’il devra s’y donner tout entier. Il n’aura rien perdu et s’assurera une petite aisance.

P. S. : Actuellement, en l’an 2000 et déjà bien avant, sur les Hauts-Plateaux, dans la région de Fianarantsoa et d’Ambalavoa, dans le Betsileo, la production provenant de ces vignobles est réputée et donne des vins rouges, rosés, blancs et gris de qualité, se rencontrant sur les meilleures tables du pays.


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